Il pourrait paraître étonnant au premier abord de se demander pourquoi il est nécessaire voire prioritaire de prendre en compte l’aspect sociétal de la biologie de synthèse. Le développement récent et fulgurant de cette discipline limite les connaissances d’un public non-initié et tend à diviser les opinions, tout en soulevant de nombreuses questions. Alors, une fois sortie du laboratoire, comment est perçue la biologie de synthèse et comment est-elle imbriquée dans notre société ?

Comme expliqué dans un autre article, cette discipline a été développée afin de concevoir des organismes dont les fonctions sont définies par l’Homme, grâce à la combinaison de la biologie et des principes d’ingénierie (pour en savoir plus, cliquez ici). Ses applications concernent un large éventail de secteurs, tels que ceux de la santé, l’alimentation ou l’environnement. Pour beaucoup, elle est bien souvent assimilée à l’appellation OGM (Organismes Génétiquement Modifiés), qui ne dispose pas d’une appréciation générale très positive [1]. En effet, notre imaginaire a souvent tendance à nous faire visualiser des Hommes « améliorés » (“supersoldats”), des bébés clonés en série ou des aliments de couleur fluorescente. Au-delà de ce jugement de valeur, cette assimilation peut apporter une lecture erronée de la discipline.

Dans le même temps, la biologie de synthèse peut être perçue comme une source de progrès de l’Homme. Tout comme la physique ou la médecine, cette technologie s’insère dans le domaine scientifique et peut être une manière d’augmenter le champ des possibles. Par exemple, la biologie de synthèse peut simplifier la production de certains traitements, la détection de produits toxiques ou la destruction de polluants dans l’environnement. Cela peut être du point de vue du coût de développement et de la facilité de mise en place [2]. Ce nouveau domaine de recherche permet donc de faire évoluer notre manière d’appréhender les technologies disponibles en relation avec le vivant. Il implique que de nouvelles questions se posent dans le paysage scientifique. La biologie de synthèse s’inscrit également dans la croissance d’un pays. Comme de nombreuses autres disciplines, elle participe à son développement technologique mais également économique [3].

Une manière d’analyser la manière dont s’inscrit la biologie de synthèse dans notre société a été schématisée par H. Etzkowitz et L. Leydesdorff [4]. Ce modèle inclut l’innovation de manière générale, dans laquelle on peut placer la biologie de synthèse, et décrit les interactions entre le Gouvernement, l’Industrie et l’Université. Cette dernière représente plus concrètement les structures de recherche, dans lesquelles a été mise en place la biologie de synthèse.

Modèle de la Triple Hélice de l’innovation proposé par H. Etzkowitz & L. Leydesdorff

Ce modèle en « triple hélice », dont le nom est une référence directe à la structure en double hélice de l’ADN, introduit la dimension des institutions et du modèle politique de la science. En effet, il s’agit d’une représentation de la biologie de synthèse qui s’inscrit dans une dynamique directe avec le Gouvernement et le monde de l’Industrie. Cette structure, qui n’a pas vocation à être stable, apporte une notion de réorganisation permanente sous forme de flux. Il est ici question de communication entre les acteurs sous forme de discussions ou négociations, à propos de la stratégie à adopter sur les projets développés par l’Université.

L’Industrie, qui comprend aussi le marché, permet à une société de se positionner dans l’économie mondiale, puisque les entreprises portent l’innovation en la mettant en production. Le Gouvernement, quant à lui, a le rôle de la rétention et du contrôle des stratégies de mise en place des technologies. L’Université donne les outils pour la compréhension et la mise en place de l’innovation. Cette dernière fournit la variation liée aux technologies et la source des interactions entre les acteurs de l’hélice.

Ce modèle implique également que la dynamique entre les hélices est soumise aux pressions extérieures. Celles-ci modulent les interactions, comme par exemple le pouvoir politique ou les forces de marché. Aussi, les développements d’une nouvelle technologie nécessitent la validation et le soutien du Gouvernement, conjugué à une possibilité de transfert vers l’industrie.

La représentation en triple hélice a en revanche pour limitation le fait qu’il ne prenne pas en compte un élément déterminant, à savoir : nous. En effet, qu’en est-il de la notion de public, qui englobe les personnes « lambda » qui accueillent cette nouvelle technologie dans leur mode de vie ?

Afin d’élargir cette vision, de nouveaux modèles comme ceux de E.G. Caravannis et D.F.J. Campbell incluent des éléments complémentaires : le public (Quadruple Hélice) mais également la Nature (Quintuple Hélice) [5]. Dans ces représentations, l’avis du public est basé sur sa propre perception de la science mais également sur les médias, à travers lesquels l’information brute est modifiée puis véhiculée. Cette modification est souvent le résultat d’une appartenance à un courant politique, mais également car les journalistes eux-mêmes ont une perception qui leur est propre des sujets évoqués. Le modèle de la Quintuple Hélice augmente la complexité de la structure et y intègre les sciences de l’environnement, qui sont la base de notre réflexion, ou les sciences sociales, qui touchent à la société, la démocratie et l’économie. La Quintuple Hélice peut être vue comme un pas vers un développement plus durable de l’innovation, afin qu’elle s’inscrive sur le long terme en société.

Pour synthétiser, ces modèles montrent que la biologie de synthèse, et les nouvelles technologies de manière générale, ne sont pas simplement une discipline à part entière. Elles s’inscrivent dans un tout, qui conditionne son bon fonctionnement et son avancée. De même, l’opinion que peut se faire le public de cette discipline est construite autour de nombreux aspects. Les mœurs d’une société ne figurent pas dans ce modèle mais influencent grandement notre vision de la modification génétique.

Quintuple hélice de l’innovation

Cet enchevêtrement complexifie d’une part la mise en place de nouvelles techniques, mais également leur acceptation. Si la biologie de synthèse semble être économiquement et politiquement intéressante pour un pays, elle peut être limitée soit du point de vue des recherches en elles-mêmes, soit au niveau de l’Industrie qui peut manquer de moyens. En admettant qu’une nouvelle technique d’intérêt n’est pas freinée aux niveaux politique, académique et industriel, elle doit encore être relayée au grand public par les médias. Le rôle de l’AFBS est d’ailleurs de pallier ce manque de communication, bien souvent constaté. Selon la façon dont la science est vulgarisée auprès de la population, celle-ci peut influencer de façon critique le développement d’une nouvelle technologie. C’est en effet la population qui est l’utilisatrice de ces nouvelles technologies.

Dans le cas de la biologie de synthèse, les mots « modification du code génétique » peuvent être désarmants : ce terme est très intrusif, puisque notre ADN est ce qui nous est le plus intime. Il nous définit et est la base de notre corps. De même, selon la manière dont est décrite cette discipline, différentes interprétations sont possibles et peuvent alors donner naissance à de nouvelles croyances, impactant grandement sa perception. En raison de l’image renvoyée par la biologie de synthèse et de la manière dont elle s’inscrit dans notre société, il est important de pouvoir en fixer les limites d’application. Sans ces limites, de nombreuses dérives peuvent être imaginées, puisqu’il s’agit ici de manipulation du vivant et de réécriture du code génétique. Dans un monde où le brevet devient une garantie économique, serait-il normal dans ce cas de breveter la vie après une découverte ? Les laboratoires se serviraient-ils des êtres vivants comme de simples outils ? L’Homme se sentirait-il tout puissant en étant capable de modifier nos organismes ?

La communauté scientifique, mais également l’ensemble de la société, travaillent à ces questions et y répondent de plusieurs manières. La notion d’éthique intervient très rapidement dans ce processus et veille à remettre en question chaque étape d’un cycle d’innovation. De même, et afin de faire respecter les principes éthiques définis, de nombreux textes juridiques permettent de placer un cadre autour de la biologie synthétique pour en définir les limites concrètes et y appliquer une réglementation stricte et précise, avec pour première interrogation les risques et les conséquences de son utilisation [6].

Un aspect de sécurité entre également en jeu. En effet, que se passerait-il si les organismes génétiquement modifiés se retrouvaient en dehors du laboratoire et comment interagiraient-ils avec l’environnement ? La communauté scientifique travaille actuellement à différentes solutions, comme par exemple le développement de méthodes de confinement biologique intrinsèque, telles que les «kill switch », c’est-à-dire une mort programmée de la cellule modifiée en dehors des conditions de laboratoire [7].

Du point de vue économique, il apparaît que la biologie de synthèse peut avoir un plus faible coût que certaines méthodes jusqu’ici accessibles, la rendant particulièrement intéressante car elle pourrait simplifier certains traitements encore trop onéreux. D’un point de vue académique, industriel et politique, cette discipline s’avère être tout aussi intéressante que d’autres, plus classiques, avec les bénéfices que la société pourrait en tirer. L’Etat français prend par exemple en charge certaines dépenses liées à la mise en place de projets ayant trait à la biologie de synthèse, puisqu’il s’agit d’une manière d’augmenter la compétitivité de son pays.

La croissance simultanée des sciences telles que la biologie de synthèse et des sciences sociales peut être finalement vue comme une interaction des connaissances de ces domaines. Par exemple, à partir de discussions à propos des OGM, les recherches de sciences sociales peuvent s’intéresser à l’évaluation des risques, stratégies de gouvernance, aux promesses économiques et leurs implications dans la confiance du public [8][9][10]. L’aspect sociétal semble donc être un élément indispensable dans la progression de la biologie de synthèse. Celui-ci est en effet l’un de ses principaux moteurs, puisqu’il nous concerne directement et permet d’apporter de nouvelles dimensions à son développement grâce à la prise en compte de notre perception de la discipline. Parmi ces nouvelles considérations, on retrouve les notions d’éthique, de droit, ou bien de sécurité.

Cet article n’étant qu’une modeste introduction à l’interaction entre société et biologie de synthèse, de nouveaux articles seront publiés pour en développer chaque aspect !

Gabrielle Vuillaume

Bibliographie:

[1] H. Akin & al, “Mapping the Landscape of Public Attitudes on Synthetic Biology”, BioScience, Volume 67, Issue 3, 2017, Pages 290–300, https://doi.org/10.1093/biosci/biw171, 2017

[2] L. J. Clarke, « Synthetic biology UK: progress, paradigms and prospects, » in Engineering Biology, vol. 1, no. 2, pp. 66-70, 12 2017, doi: 10.1049/enb.2017.0022.

[3] Y. Flores Bueso & M. Tangney, “Synthetic Biology in the Driving Seat of the Bioeconomy. Trends in Biotechnology”, 35(5), 373–378, 2017.

[4] H. Etzkowitz & L. Leydesdorff, « Triple Helix of Innovation : Introduction », Triple Helix Issue of Science and Public Policy Vol. 25, Nr. 6, 1998.

[5] E.G. Carayannis & D.F.J. Campbell, (2010). « Triple Helix, Quadruple Helix and Quintuple Helix and How Do Knowledge, Innovation and the Environment Relate To Each Other? », International Journal of Social Ecology and Sustainable Development, 1(1), 41-69, 2010.

[6] P.H. SUET, La biologie synthétique : de la bioingénierie à la bioéthique, Les enjeux des futurs organismes vivants synthétiques, La note de veille, Centre d’Analyse stratégique, 2009.

[7] B.D. Trump & al, Co-evolution of physical and social sciences in synthetic biology, Critical Reviews in Biotechnology, 39:3, 351-365, DOI: 10.1080/07388551.2019.1566203, 2019.

[8] Edquist C. Systems of innovation perspectives and challenges. Afr J of Sci Tech Inn Dev;2:14–45, 2006.

[9] Tait J. Upstream engagement and the governance of science : the shadow of the genetically modified crops experience in Europe. EMBO Rep. 2009;10: 18–22, 2009.

[10] Calvert J, Martin P. The role of social scientists in synthetic biology. Science and Society Series on Convergence Research. EMBO Rep. 10:201–204, 2009